L'Histoire : cours explicité

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L'Histoire : cours explicité

Message  Cécile le Lun 11 Avr - 15:47

L’HISTOIRE

I.INTRODUCTION

A. SENS DU MOT « HISTOIRE »

1) UNE EQUIVOCITE
Le terme d’histoire est ambigu, il recouvre :
- 1 : L’histoire en tant qu’ensemble des faits passés
- 2 : L’histoire en tant que connaissance, recherche historique sur les liens de cause à effet…
Cette ambiguïté est révélatrice d’un certain positionnement des hommes par rapport à l’histoire ; la connaissance des faits passés ne peut devenir véritablement une science indépendante par rapport à ce qu’elle examine et qui la pratique, car elle est intimement liée aux hommes et à leur subjectivité.

2) L’ENSEMBLE DES FAITS PASSES
Dans une définition simpliste, l’histoire (1) désigne l’ensemble des faits passés, qu’ils soient relatifs à la nature (évolution naturelle) ou aux hommes (on parlera alors d’événement, car il y a contingence dans tout ce qui touche à l’humain.).
DEF : événement = fait qui n’advient qu’une fois, sans répétition
Mais : l’évolution de la nature est basé sur un système de répétition mécanique, où la physique parvient à dégager des lois.
 L’histoire véritable (1) connaît-elle la répétition ?
Par ailleurs, lorsqu’on dit qu’un objet a une histoire, ou que l’éruption du Vésuve est un événement historique, n’est-ce-pas parce qu’ils sont liés à une activité humaine ?
 L’histoire (1) n’est-elle pas toujours liée à l’homme, donc aux événements, uniques et ponctuels ?
Dans ce cas, tout fait ne sera pas considérable comme historique ; il lui faut être de nature événementielle. L’histoire au sens 1 est donc un ensemble d’événements.

3) QUESTION DE L’HISTOIRE EN TANT QU’ETUDE DU PASSE
Etymologie : historia = enquête, recherche, récit.
L’histoire (2) se résume-t-elle au récit des événements du passé ? Raconter, c’est mettre en ordre, de façon temporellement linéaire, une suite d’événements. L’histoire (1) est-elle une juxtaposition chronologie d’événements, que l’historien se borne à relater ? Mais, d’ores et déjà, on constate qu’une subjectivité existe même dans le récit qui peut être fait d’un même épisode…
L’histoire (2) vise à la connaissance des faits passés, c’est-à-dire qu’elle veut mettre en évidence les liens de cause à effet entre les événements.
Mais, selon le modèle des sciences expérimentales, la connaissance suppose :
- Une observation directe des phénomènes (on est autrement dans le domaine de l’imaginaire), or les événements passés dont pas définition… passés et donc disparus.
- l’élaboration d’une hypothèse
- Et surtout la vérification de l’hypothèse, et donc la reproduction. Mais comment refaire en histoire (2) ?

B. QUESTIONS
Un événement passé n’a pas d’existence en soi ; il ne subsiste que par la connaissance qu’en a un être doté d’une conscience du passé, être conscient par conséquent subjectif. Cette connaissance, par ailleurs, repose sur des matériaux subjectifs. Avec cette double subjectivité, comment l’histoire (2) peut-elle se prétendre objective ? Peut-elle suivre le processus des sciences expérimentales ?
 Que vaut l’exigence scientifique de l’histoire (2) ? Est-ce une science, une connaissance ?
Le but de l’histoire est d’expliquer, c’est-à-dire de déterminer les rapports de cause à effet entre les événements passés. Mais ces événements étant par nature uniques et non-répétés, les rapports qui les unissent sont eux-mêmes singuliers et non-répétés. En ce cas, comment tirer des enseignements utiles de l’histoire (1)?
 A quoi sert l’histoire (2) ?

II. L’HISTOIRE EST-ELLE UNE CONNAISSANCE, VOIRE UNE SCIENCE ?

A. QUELLE EST LA REALITE DU PASSE COMME OBJET DE CONNAISSANCE ?

1) L’HISTOIRE S’INTERESSE A L’EVENEMENT
La question que se pose l’histoire (2) est : pourquoi tel événement singulier a eu lieu ? Contrairement aux sciences humaines comme la sociologie, elle s’intéresse à l’événement dans sa singularité.
Paul Lacombe (1834-1919), historien français, montre dans De l’histoire considérée comme science que la singularité ou l’aspect commun d’un événement est une question de point de vue. Tout fait est à la fois « événement », parfaitement singulier, et « institution », destiné à la répétition. Ainsi, « l’acte de vendre, abstraitement considéré, est une institution de l’ordre économique commune à tous les peuples de la terre, mais, si je fais attention seulement aux circonstances du temps, du lieu, de la personne qui vend, de celle qui achète, du prix, du gain, et à la conjonction de tout cela, j’ai devant moi un fait absolument singulier. ». Si la sociologie a fait le choix d’observer les faits dans « leur similitude d’un peuple à l’autre » pour « établir des généralités empiriques », l’histoire (2) veut au contraire « pénétrer le secret des destinées particulières ».

2) LE PASSE N’EXISTE QU’EN TANT QU’OBJET DE CONNAISSANCE
Le passé est entièrement dépendant de la connaissance qu’en ont des êtres conscients ; de ce fait, la connaissance du passé est fortement liée à la conscience qui l’étudie. Or, cette conscience souffre d’une subjectivité naturelle accrue, selon Marx, par son ancrage dans son époque. L’histoire (2) est donc largement subjective, ce qui pose la question du matériau historique, susceptible peut-être d’atténuer cette subjectivité.

B. LE MATERIAU HISTORIQUE

1) SEULE DONNEE OBJECTIVE : LE DOCUMENT
Les faits passés sont inaccessibles ; n’en demeurent que des traces, sous formes de documents (monuments, textes, correspondances…) sur lesquels peut travailler l’historien. Sont néanmoins toujours nécessaires :
- La conscience du passé, pour bien identifier cette photo de 1956 comme telle (une personne atteinte d’Alzheimer ne reconnaît les pas les photos représentant son passé)
- Un important travail d’authentification, car le document peut être un faux
- Un certain recul par rapport au document, également subjectif.
Ces documents fournissent en quelques sortes la chair du passé, dont il faut reconstituer le squelette initial, ce qui pose un certain nombre de problèmes.

2) LA DIFFICILE RECONSTRUCTION DU PASSE

UN TRI ET DONC UN CHOIX NECESSAIRE
A partir des documents, il va s’agir de déterminer un « schéma » des événements passés. Mais le problème va se poser d’un nombre peut-être trop important de documents, dont il faut évaluer l’importance ; un tri s’impose.
Problème : comme l’explique Charles Seignobos (1854-1942), historien français, tout fait est, en droit, digne d’intérêt, car « tout incident fait partie de l’histoire », et c’est même dans le détail que se fait l’histoire (1). L’historien va donc appliquer dans son tri des critères subjectifs, trouvant plutôt des causes de type économiques, idéologiques… En effet, « les motifs qui font apparaître un fait digne de mention sont infiniment variables ». C’est ce qui explique cette diversité de thèses et d’interprétations que l’on trouve chez les historiens.

LA NECESSITE DE LA COMPREHENSION DES HOMMES
La grande cause des événements humains est à chercher chez les hommes de l’époque, qui sont au cœur de tous les phénomènes économiques, culturels… Leur subjectivité est donc à prendre en compte, il faut s’attacher à les comprendre, à sympathiser, à ressentir leurs émotions, sentiments…

DIFFICULTES
- On est toujours en extériorité aux gens de son temps/du passé, il est impossible de revêtir les consciences d’autrui : « la perception d’autrui ne nous fait pas partager une vie étrangère, elle nous l’offre objectivée. […] On n’est que soi-même, on pense et on imagine les autres », dit Raymond Aron (1905-1983) dans Introduction à la philosophie de l’histoire.
- L’interprétation du passé se fait au regard du présent ; l’historien regarde l’événement en connaissant ses effets et son issue, là où les consciences d’alors ignoraient tout de l’avenir, encore contingent. (voir texte 5 de Merleau Ponty)
=> part d’objectivité de l’histoire (2), qui s’appuie sur des supports matériels qui jouent le rôle de signes, à défaut de l’observation directe de réalités sensibles
=> part importante de subjectivité, non-éliminable, car l’histoire est doublement marquée par des consciences humaines : par les acteurs de l’histoire (1) -> le révolutionnaire, et par les acteurs de l’histoire 2() -> l’historien.

C. LA FORME DE L’HISTOIRE

1) INSUFFISANCE DE LA METHODE COMPREHENSIVE -> RECOURS A L’EXPLICATION
Expliquer : rendre compte des causes des événements. Par rapport à science :
- Point commun : présupposé que événements ont causes + exigence de rationalité
- Différence : causes ≠ mécaniques, quoique parfois structurales (liées à des constantes)
Problème : peut-on appliquer à l’histoire (2) la méthode expérimentale :
1. Observation : il y a bien une base objective à la science, quoique son objectivité soit relative.
2. Hypothèse : possible, raisonnement à partir de ces données objectives
3. Vérification, qui suppose de refaire : ça coince, car il est impossible de reproduire l’événement et toutes ses causes antérieures, par définition entièrement singulières + irréversibilité du temps.
Cette impossibilité de la vérification fait que la science ne peut être considérée comme une science, car elle reste au stage des hypothèses rationnelles.

2) PAS DE LOI EN HISTOIRE
Le propre de la science est de déterminer des lois, c’est-à-dire des rapports constants, nécessaires et universels entre les phénomènes ; ce faisant, elle nie en quelque sorte le temps, détemporalisant et désingularisant le réel, qui devient universalisé théoriquement. Une telle pratique n’est pas possible en histoire (2), du fait de l’absolue singularité des événements qu’elle observe. C’est dans le détail que se fait l’histoire (1) ; si l’on retire son caractère singulier à l’événement, on s’éloigne du réel.

De ce fait, chaque événement doit être examiné et expliqué spécifiquement ; mais différentes difficultés apparaissent :
- pratiquement tous les événements ont encore des effets dans notre présent, et en auront encore (ex des démocraties grecques, qui ont inspiré les pays européens, qui inspirent aujourd’hui le Maghreb, et plus tard ?) -> l’historien n’en a qu’une vue partielle, dès lors qu’on considère que la connaissance d’un événement englobe ses causes et ses conséquences, qui permettent d’en évaluer le portée. Ainsi cet exemple de Morazé (1913-2003) dans Essai sur Histoire et Culture : « la préhistoire elle-même envahit notre présent le plus présent ».
- dans le passé comme dans le présent, « il n’y a pas de prévisibilité sérieuse dans le domaine humain », comme le dit Howard Becker (1928). Rien chez l’homme n’est mécanique, il est donc très délicat d’établir précisément LES causes d’un événement. Backer explique que c’est quelque chose de généralement admis pour le présent : « une situation actuelle connue ne nous permet pas une vue de l’avenir, parce que les causalités ne sont pas vérifiables » (on retombe sur l’histoire qui n’est pas une science). En droit, le même problème se pose pour le passé, bien que l’on ait les conséquences de l’événement en tête. Ce serait un tort que de considérer l’événement comme ayant été « inévitable » parce qu’il est advenu ; il y a toujours une part de contingent, ou d’irrationnel (sentiments…) qui échappe à la maîtrise de l’homme du présent dans la prévision de son propre avenir comme dans celle de « l’avenir-de-l’événement passé »

Tous ces problèmes de subjectivité et du rapport au passé doivent être acceptés – « Qui se croit impartial est le plus souvent un sot ; l’impartialité est un songe, la probité un devoir » (Salvemini) – et amènent à cette contrainte qu’énonce Morazé : « L’élaboration de l’hypothèse doit être permanente, toujours remaniée, éclairée par chaque effort nouveau ; c’est une perpétuelle construction, un perpétuel effort de l’esprit et du cœur. » Le rôle de l’historien, que Marrou qualifie d’ « actif », est central ; il doit mettre sa subjectivité au service de la compréhension : « une orientation morale, un vouloir initial, une libre détermination intérieure guident le regard à la recherche d’un sens et l’aident à l’interpréter » (Dardel).

Conclusion partielle : l’histoire est bien une science dans son esprit (exigence de rationalité, croyance en un déterminisme) et au moins partiellement dans ses méthodes, mais son impuissance à vérifier fait qu’elle n’est pas une science dans ses résultats. Ce serait donc plutôt une connaissance, selon la distinction qu’opère Aristote : « Il n’y a de science que du général ; il n’y a connaissance que du particulier ». Dans ce cas, si l’histoire (2) s’avère incapable de dégager des constantes, à quoi sert-elle ?

III. CONSEQUENCE : DIFFERENTES ATTITUDES FACE A L’HISTOIRE

A.LE SCEPTICISME HISTORIQUE
Idée : l’histoire ne peut délivrer aucun enseignement, sinon des indices quant aux traits majeurs de la nature humaine, moins variable que les événements. Dans cette mesure seulement, elle peut aider à élaborer des hypothèses sur l’avenir.
C’est ce que dit Rousseau : peu importe la véracité des faits que nous rapportent les historiens, le seul « vrai parti » que l’on puisse tirer de l’histoire est une « instruction utile » quand à l’homme : « les hommes sensés doivent regarder l’Histoire comme un tissu de fables dont la morale est très appropriée au cœur humain. »

B. PAS DE LEÇON DE L’HISTOIRE
Leçon : enseignement pouvant être appliqué tel quel à une nouvelle situation.
Or, du fait de la singularité absolu du présent et de l’absence de loi, l’histoire ne permet pas d’appliquer une sorte de schéma préconçu aux difficultés nouvelles. C’est l’opinion qu’exprime Hegel dans Leçons sur la philosophie de l’Histoire : « une chose comme un pâle souvenir est sans force en face de la vie et de la liberté du présent », où les mœurs, les coutumes ont changé. On ne peut donc trouver de solutions toutes faites en histoire.

C. Y A-T-IL UN SENS A L’HISTOIRE ?
A défaut de lois, est-il possible de déceler une unité d’ensemble à l’histoire (1), une dircetion, une finalité, ou bien une signification, une logique ? Ou bien est-elle « un chaos plein de bruit et de fureur » selon l’expression de Shakespeare (qui désigne la vie) ? Deux propositions :
- Religieuse : il y a un sens transcendant et méconnaissable de l’histoire (1)
- Rationnelle, élaborée au XIXè, où domine l’idéologie du progrès -> Hegel.

Pour Hegel, l’histoire tend à une amélioration constante, par la dialectique qui se fait le moteur du progrès. Une sorte de puissance, non pas transcendante mais immanente (intérieur à), que Hegel appelle « l’esprit du Monde », et qui constitue non pas une entité supérieure mais plutôt une raison souterraine, « gouverne le monde ». Subséquemment, « l’histoire est rationnelle ». Chaque quête de « leur bien propre » des hommes participe de cette raison souterraine. Il y a deux niveaux aux bénéfices des « actions des hommes » : d’un côté, la réalisation de « leurs intérêts », mais aussi celle, en cours, d’ « une chose plus élevée, plus vaste, qu’ils ignorent et accomplissent inconsciemment ». De ce fait, ce sont bien les hommes qui écrivent l’Histoire, mais vers un but et selon une logique du progrès dont ils n’ont pas conscience.
Dans ce cas de figure, le rôle de l’histoire (2) est de donner une vue d’ensemble sur l’histoire (1) pour mieux discerner ce vaste processus de progrès, imperceptible au niveau événementiel.

Toutefois, au regard notamment des événements du XXè dont Hegel n’avait pas connaissance, on peut remettre en doute cette notion de progrès permanent. Il s’agit là de la supposition d’un siècle marqué par l’optimisme des révolutions industrielles qui ouvrent de nouvelles voies au confort des hommes. Aujourd’hui, à l’heure de la remise en question du nucléaire et du surdéveloppement technique, l’idée d’une histoire guidée par le progrès semble moins évidente.

D. IMPORTANCE DU RAPPORT AU PRESENT
L’histoire (2) n’a d’intérêt que dans la mesure où elle aide le présent à préparer l’avenir. Son atout : elle permet de comprendre le présent, d’identifier mieux les origines, toutes contingentes qu’elles soient, de la situation présente, et d’en tirer les conclusions qui s’imposent pour l’avenir. Connaissant les causes des problèmes en place, on peut s’attacher à les résoudre de la façon qui s’impose. Mais deux dangers :
- l’enfermement dans le passé, d’une recherche historique purement intellectuelle ou d’un culte stérile du passé qui n’aurait aucun effet bénéfique sur le présent.
- l’utilisation du passé pour légitimer et justifier le présent, plutôt que pour l’améliorer

CONCLUSION
Si l’on ne peut dégager de véritables leçons de l’histoire (1), où n’existent ni constante ni lois, elle peut néanmoins aider à comprendre la présent ; importe surtout l’intention qui guide l’histoire (2).
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