Autrui : cours explicité

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Autrui : cours explicité

Message  Cécile le Sam 1 Jan - 22:24

AUTRUI

I. ANALYSE

DISTINCTIONS : AUTRE ET AUTRUI
Par opposition au Même, qui est l’identique à soi, l’Autre renvoie au différent. Autrui, c’est essentiellement l’Autre, celui qui diffère de moi. Cependant, le terme « autre » désigne quelque chose de chosifié, tandis que « autrui » comporte intrinsèquement la notion de sujet, avec une reconnaissance de capacités et d’une humanité communes, et une dimension de respect.
-> Quels points communs pour reconnaître autrui ?

SIMILITUDE ET DIFFERENCE
Autrui, c’est « le moi qui n’est pas moi », dit Sartre dans l’Etre et le Néant : « Autrui, c’est celui qui n’est pas moi et que je ne suis pas. Ce ne-pas indique un néant comme élément de séparation donné entre autrui et moi-même ». Ce fossé, cette différence qui me sépare d’autrui, se base sur une comparaison, qui implique aussi des éléments communs parce qu’on ne peut comparer que ce qui est comparable. Il existe donc une similitude sur le fond de laquelle se créent les différences.

DIFFICULTES
 Comment identifier nos différences et notre similitude, sur quoi baser la comparaison et ainsi la reconnaissance d’autrui?
 N’y-a-t-il pas au cœur de l’identification d’autrui en tant que sujet un concept, une idée de l’Homme ?
 Le respect supposé dans le rapport à autrui est-il spontané ou conceptuel ?

II. QUE PRESUPPOSE LA CONSCIENCE DE L’EXISTENCE D’AUTRUI ?

A. LA RECONNAISSANCE DE SA PROPRE IDENTITE POUR PERCEVOIR LA DIFFERENCE
Au départ, l’enfant n’a pas conscience de son identité propre, se sentant partie intégrante du corps de la mère. S’il n’y a pas de soi, il n’y a pas de distinction possible par rapport à soi, et donc pas de reconnaissance de l’autre. Une prise de conscience de soi est donc nécessaire, qui s’opère avec le stade du miroir : la première altérité que rencontre l’enfant, c’est la sienne, ce qui lui permet de prendre conscience de son individualité et de stabiliser une image de soi.

B. LA PREMIERE EXPERIENCE DE L’EXISTENCE DE L’AUTRE : LE DRAME DE LA JALOUSIE
La jalousie constitue pour l’enfant son premier rapport à l’autre, par rapport à un être semblable à lui physiologiquement, avec l’arrivée d’un petit frère par exemple (les adultes sont considérés comme tout-puissants). Notre premier rapport à autrui se fonde donc sur la jalousie, sentiment qui s’apparente à de la haine, avec le désir de la disparition de l’autre qui accapare l’attention de la mère. La thèse psychanalytique, avec le stade du miroir, veut d’ailleurs que nous percevions notre propre image comme une concurrente, avec un sentiment initial d’agressivité.

C. QU’EST-CE-QUI ATTESTE D’UNE SIMILITUDE ?

1) QU’EST-CE-QUE JE PERÇOIS DANS L’EXPERIENCE ?
Opinion de Rousseau :
La vue de l’autre amène automatiquement à une identification et suscite en moi de la pitié, qui constitue le véritable ciment de la société, car je rapporte à moi sa souffrance.
Mais :
L’expérience du corps me permet de constater la matérialité de l’autre, dont le corps présente des similitudes avec le mien ; mais suffit-elle à m’assurer que je suis en présence d’un sujet ? En effet,
-je perçois les différences avant une quelconque similitude fondamentale (couleur de peau…)
- cette saisie des différences fait que mon expérience première se double d’un jugement, je peux considérer l’autre comme objet en dépit d’une apparence fondamentalement similaire et ainsi lui refuser son statut de sujet
- l’expérience peut être trompeuse, je peux être en face d’un automate perfectionné (-> seconde méditation de Descartes)
L’expérience ne suffit donc pas à attester d’une similitude, et la pitié n’est pas un sentiment immédiat, d’autant que je peux plutôt ressentir du plaisir à ne pas être dans la souffrance de l’autre.

2) NECESSAIRE RAISONNEMENT PAR ANALOGIE
Puisque l’expérience ne me permet de percevoir que des extériorités sensibles, il me faut les interpréter. Pour cela, j’utilise un raisonnement par analogie, c’est-à-dire que je rapporte ces extériorités à ma propre expérience. Il pleure : quand moi, je pleure, c’est parce que je suis triste -> il est triste. Ainsi, dans la seconde méditation, Descartes s’étonne d’être certains de voir des hommes dans la rue quand je ne vois que des manteaux et des chapeaux : c’est parce que je rapporte cette image à moi en chapeau et manteau.

3) PROBLEME : LE SUJET EST A LA FOIS FACTICITE ET TRANSCENDANCE
Le raisonnement par analogie me permet d’utiliser la facticité de l’autre comme moyen d’identification, que j’interprète. Mais le sujet ne se réduit pas à sa facticité, celle-ci n’est même que le résultat de sa transcendance, une objectivisation, par conséquent limitée. La transcendance, force de transformation du sujet, est un « flux » permanent, dit Deleuze, qu’il m’est difficile de saisir chez moi et impossible à déceler chez autrui. C’est pourquoi Autrui est une supposition, je suppose chez l’autre la présence d’une transcendance qui subsiste par lambeaux dans la facticité.

D. D’OÚ AUTRUI SUPPOSE UNE RECONNAISSANCE
Le sentiment de honte (texte 2)
Sartre exprime, dans L’Etre et le Néant, qu’il y a deux conditions au sentiment de honte :
- la « présence d’autrui à ma conscience », qui joue le rôle de « catalyseur » (accélère/déclenche la réaction sans être pris dans la réaction) : « Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même », il m’assure une forme de recul : « par l’apparition même d’autrui, je suis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui ».
- la reconnaissance de cet autrui : « mais cet objet apparu à autrui, ce n’est pas une vaine image dans l’esprit d’un autre », parce que dans ce cas le jugement d’autrui ne pourrait m’affecter. C’est pourquoi, « la honte est, par nature, reconnaissance ». Il y a opération du sujet, qui reconnait l’autre comme valeureux et ainsi accorde du crédit à ses jugements de lui-même en tant qu’objet.

BILAN ET TRANSITION :
Autrui n’est donc pas reconnaissable par la perception, par une connaissance objective, mais par une reconnaissance subjective. La reconnaissance d’autrui n’est donc pas automatique ; l’expérience doit s’accompagner de l’acquis préalable de concepts.
Sartre : « Il est certain que la signification « autrui » ne peut venir de l’expérience, ni d’un raisonnement par analogie opéré à l’occasion de l’expérience ; mais bien au contraire, c’est à la lueur du concept d’autrui que l’expérience s’interprète. » (L’Etre et le néant)

III. QUEL FONDEMENT CONCEPTUEL POSSIBLE A LA RECONNAISSANCE D’AUTRUI ?

A. UN CONCEPT MORAL

1) ANALYSE DE KANT
Définition du sujet selon Kant :
- version courte : être capable de se déterminer librement et par devoir
- version longue : être capable de se déterminer, par devoir et pas seulement par intérêt, selon des principes généraux, antérieurs à l’expérience et qui ne sont donc pas fonctions d’uns situation particulière, mais bien invariable -> l’éthique=ensemble de comportements référents (<ethos : manière d’être, comportement)

Par ce concept* d’ordre moral, Kant donne la possibilité de saisir autrui, en lui accordant cette capacité à se déterminer. C’est au regard de ce concept et non de l’expérience que je reconnais en l’autre un sujet digne de respect.
Kant dit ainsi : « Les êtres raisonnables sont appelé des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi (-> capacité à se déterminer par eux-mêmes), c’est-à-dire comme quelque chose qui ne peut être employé simplement comme moyen (-> je dois reconnaître à l’autre cette faculté), quelque chose qui, par suite, limite d’autant toute faculté d’agir comme bon nous semble (-> je dois prendre en compte les desideratas d’autrui) (et qui est un objet de respect)» (Fondement de la métaphysique des mœurs)
*DEF d’un concept : représentation forgée par analyse-observation-réflexion, pour dégager des caractères

2) REACTIVATION DE CELA, AUJOURD’HUI, DANS L’ETHIQUE DES DROITS DE L’HOMME
Failles dans ce système d’éthique :
- peut-on vraiment établir un concept général de l’Homme, puisqu’un concept est toujours exclusif ? Par ex, selon Lacoue-Labarthe (1940-2007), le nazisme est une forme d’ « humanisme », parce qu’il se fonde sur un certain concept de l’homme
- danger de l’ethnocentrisme, dit Levi-Strauss : « la pente naturelle d'un individu tend vers l’ethnocentrisme, c'est-à-dire qu'il tend à considérer sa culture comme la Culture. Cela consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles, morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. » (Race et Histoire). De fait, les Droits de l’homme sont un concept relatif à un modèle précis, démocratique et industrialisé.
- question de la légitimité de l’intervention militaire pour la protection des droits de l’homme : casus belli, puisqu’ingérence dans les affaires internes ? Ai-je le droit d’impose mon modèle, par force ?
- problème de la charité, qui pose homme en victime. L’action humanitaire peut constituer un danger sur le long-terme, si elle ne parvient pas à redonner sa dignité à l’homme et le maintient dans sa situation de victime.

B. UN CONCEPT FONDÉ SUR L’EXPERIENCE : L’EXPERIENCE DU VISAGE (LEVINAS)
Selon Emmanuel Levinas (1906-1995), le visage de l’autre peut constituer une invitation au respect et un premier rapport à l’éthique. Il expose cette thèse dans Ethique et Infini. Le regard seul est organisé par un désir de connaissance dans un rapport utilitaire (« le regard est connaissance ») : mais cette perception analytique (<analutis : décomposer) ne permet pas de rencontrer autrui, car alors « [on se tourne vers lui] comme vers un objet ». Parce que l’attention aux différences empêche la reconnaissance d’autrui, « la meilleur manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! ». « Ce qui est spécifiquement visage, c’est qui ne s’y réduit pas » : « le visage est signification », et ne se réduit pas à un ensemble d’éléments identifiables. Et même, dit Levinas, « le visage est sens à lui seul », et non « dans sa relation à autre chose ». Si je m’extrais du rapport analytique et de ma recherche de différences, je découvre la « signification du visage », qui me « mène au-delà », vers la reconnaissance d’autrui. Ainsi, selon Levinas, l’expérience du visage montre la présence d’autrui et inspire le respect.

C. CRITIQUE

1) L’HOMME N’EST-IL PAS UNE ABSTRACTION HISTORIQUEMENT DATEE ? (FOUCAULT)
Selon Foucault (1926-1984), la préoccupation de l’homme est récente : « Avant la fin du XVIIIe siècle, l’homme n’existe pas. Non plus que la puissance de la vie, la fécondité du travail, ou l’épaisseur historique du travail. C’est une toute récente créature que la démiurgie du savoir a fabriqué de ses mains il y a moins de 200 ans ». C’est un thème récent, lié à la volonté de tout connaître et définir. Mais, en dépit de la communauté d’aspect, le concept d’homme recouvre trop de différences pour être autre chose qu’une abstraction, élaborée à un moment précis de l’Histoire.

2) PROBLEME D’AUTRUI CONÇU COMME VICTIME (BADIOU)
Badiou (philosophe des années 60) fait deux reproches à la disposition des droits de l’homme :
- réduit le sujet à un statut de victime, alors que sujet=homme debout pour Badiou
- il n’y pas de concept de l’homme possible, parce que trop de différences : « l’altérité infinie est tout simplement ce qu’il y a » (L’éthique). L’idée de l’homme ne peut tenir que si les différences rencontrées ne sont pas trop importantes, d’où la faiblesse de ce concept, qui n’est qu’un consensus social, une opinion.

3) CRITIQUE DE LEVINAS

L’ANALYSE PSYCHANALYTIQUE
Pour la psychanalyse, la vue d’un visage ne peut mécaniquement inspirer du respect. J’aborde en effet l’autre d’un point de vue cognitif, avec une analyse. J’interprète le visage de l’autre comme miroir de moi, avec une agressivité possible du fait d’une concurrence comme au stade du miroir. Je peux aussi rechercher une image valorisante de moi à travers l’autre, comme avec la charité.

L’ANALYSE HEGELIENNE : LA DIALECTIQUE DU MAITRE ET DE L’ESCLAVE
Hegel, dans Phénoménologie de l’esprit, définit toute relation humaine dans un rapport de maître à esclave. Le maître dépend de l’esclave, parce qu’il est reconnu par lui en tant que maître, parce qu’il a risqué sa vie ; l’esclave dépend du maître, parce qu’il lui reconnaît une supériorité. Toute conscience se forge ainsi dans la négation d’autrui, cherchant une reconnaissance. Dans ce rapport, « Chacun tend à la mort de l’autre », dit Hegel, et l’esclave veut « supprimer dialectiquement » le maître, « le supprimer en tant qu’opposé à lui et agissant contre lui. Autrement dit, il doit l’asservir ». Ainsi, le rapport de maître à esclave génère un conflit, qui est la loi régissant toute relation humaine. Ce que je vais percevoir dans le visage de l’autre, c’est un moyen d’identification de moi et de mon statut, mais aussi un « adversaire » que je dois « supprimer ».

UNE NECESSAIRE SUBSTRUCTURE RELIGIEUSE
Ainsi, la thèse de Levinas nécessite une substructure religieuse. Elle suppose une croyance en une transcendance, dont les visages deviennent des icônes, et qui rend l’autre non-réductible à sa facticité. Je perçois l’autre comme créature de Dieu, comme je le suis, et lui dois donc le respect. Si cette transcendance n’est pas nécessairement liée au religieux, elle est à tout le moins associé à un concept, donc à une supposition potentiellement exclusive.

IV. A PARTIR DE QUELLE IDEE DU « MEME » IDENTIFIER L’ALTERITE D’AUTRUI ?

A) DISTINCTION ENTRE EGALITE ET IDENTITE
L’idée d’ « identique » met toujours en jeu l’examen de différences pour déterminer ce qu’il y a de commun, or des différences trop importantes ou un examen trop attentif font vaciller les concepts et empêchent la reconnaissance.
Il faut donc établir un concept qui existe avant toute différenciation, c’est l’égalité. Je suppose chez l’autre une capacité égale d’invention, de production, de vérité universelles.

B) LA RECONNAISSANCE D’AUTRUI EST DONC PRESCRIPTIVE
Même le concept d’égalité nécessite une adhésion préalable, il ne relève pas du naturel (le réflexe étant plutôt à la méfiance par rapport à ce qui diffère). La reconnaissance d’autrui est donc une opération subjective normée par des concepts conscients ou inconscients.

CONCLUSION
Autrui est le nom d’une reconnaissance possible des autres individus humaines en tant que personnes, mais à la condition qu’un concept d’égalité et non d’identité opère dans l’expérience sensible.
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